J’avais froid.
Pieds nus sur les dalles, harnaché, bardé de lourdes couleurs, hautain, il me dit : "Qui es-tu, qu’as-tu fait ?" Je sentais la souffrance à venir, déferlement de violence et de haine. Il m’écoutait ou plutôt ne voulait plus m’entendre. "Mon royaume n'est pas de ce monde, mon royaume n’est pas d’ici."
Pâleur des choses, hypocrisie du jeu. J’avais froid, au corps et au cœur. Toutes ces nuits passées dans l’écœurement. Au début, l’espoir des autres, puis l’espoir d’une autre, puis plus rien. Il ne voulait pas se prononcer, je lui faisais peur. L’ultime personne à me juger, se refusait à le faire, effrayé par la solitude, la mienne présente et la sienne à venir.
J'ai oublié le reste. Je me souviens d’une bousculade, de coups et de griffes sur ma peau, de gens hystériques, affamés de mort, du ciel grisâtre, et de longs couloirs sans vie. Ils me firent tomber brusquement, dans le silence. Je ne pouvais même plus haïr. La chlamyde pourpre qu’ils me mirent me réchauffa un peu. Chaque crachat sur ma joue devint une fleur. Ma souffrance devint ma force, leur plaisir mon indifférence. Je me souviens du grand, qui soudain s’approcha. D’un geste nerveux, il m'ôta le manteau, puis se reculant, observa ma nudité d'un regard sans limite. Le froid de nouveau et les autres pétrifiés. Mes pieds étaient sales, sur mon ventre perlait la sueur, je relevais mes cheveux. Je me vis pour la première fois.
Souvenir de sa main douce sur mon sexe, de sa bouche égarée, humide.
J’étais comme eux, matériel et laid, pantin sous la pluie, un gosse qui hurle dans le vide. Et j’ai crié, du sang dans la bouche, j’ai éructé sous le fouet des organes de désespoir, j’ai imploré la force et mon amour de toi. Spasmes et dégoût, douleur et néant.
De nouveau la foule, mon épaule écorchée, le poids de la bêtise. On m’arrache, on me bat, le sang et la fange, la sueur et la cruauté. Je tombe, mon dos n’est qu’une plaie, on m’insulte, on me tue. On éjacule sur moi la stérilité du monde. Je vous vois tel que vous êtes, fantômes blafards vous fuyant vous-mêmes. Je vous vois tel que vous êtes, sordides et mesquins, dénués de compréhension, tourbillonnants dans votre propre défécation, épaves de l’habitude et du mensonge. Quelqu'un m'aide, je me relève, mon fardeau est moins lourd.
Mais ou est-elle ?
Et soudain j’aperçois, vague colline en terre battue, pas une herbe, juste fleurie de cadavres, décomposition de l’humanité, charnier du monde. Le temps est long, je ne la verrais plus. Le bruit mou du bois qui tombe sur le sol, ils sont là, tous, silencieux et avides. Conseil de l'ordre, moralisateurs, chevaliers de la répression, intellectuels fous, vendeurs de vérité, soldats échevelés devenus machines, badauds curieux, voyeurs et sadiques. Vision symbolique de la vie et de l’homme. Je suis sur le bois, je sens la corde serrer mes bras, mes veines qui gonflent. Je vois leurs visages grandis par la démesure et l’attente. Je suis petit, souillé, déformé et hideux.
Elle n’est pas là.
Les liens sur mes jambes, l’éveil exacerbé du corps, du mercure dans les veines. Et puis, j'ai serré les dents, une éponge dans la bouche, l’écho saccadé du marteau. Enfoncement vers l’oubli. Je me regarde, et je vois mon supplice qui passe dans leurs yeux, les fait briller. J’ai mal, dérisoire de l’existence, du sang sur mes mains, du sang rouge comme le ciel maintenant. Ne pas hurler, ne rien leur donner, pas même l’agonie. Je vous comprends désormais, je vous connais. Vous vous tuez vous-même et vous trichez en plus. Vous êtes des charognes dont les vautours ne veulent même pas.
Et toi, tu n’es pas là. Me faut-il la mort pour te comprendre ?
J’ai mal, mal comme vous ne pouvez imaginer, mal aux mains, aux pieds, mal à l’âme. La sueur sur mon front, je quitte la terre. Des soldats hissent mon support, je m'élève et je vois la foule. Des milliers de regards qui brillent, des milliers de miroirs sans teint, d'étincelles d'inconscience. Le poids de mon corps tire sur mes membres, agrandissant mes plaies, ravivant la douleur. Et vous avez peur, vous êtes plus cloués à mon image, que ma chair sur le bois. J’ai soif.
Je ne te vois pas.
J’ai du dire que j’ai soif, on me tend une étoffe, ruisselante. Dernier cadeau de votre part, acidité du vinaigre. Jusqu’au bout, vous m’aurez donné la force de vous quitter, sans peine. Je crache ce poison, cet acide sur mes lèvres. Je sens mon souffle se raccourcir, et la brume m’envahir. Je lève la tête. Le ciel qui gronde, déchirement de nuages, du noir sur du gris. Complicité des éléments ?
Je te cherche parmi les autres, je t’attends encore.
C 'est toujours le silence. Trop d’émotions pour vos cœurs amorphes ou manque de volonté à vos actes glorieux.
C’est le silence. Pourquoi m'as-tu abandonné ?
Et soudain j’entrevois. Mes larmes et le brouillard m'empêchent de discerner. Dans la foule, un murmure. Je baisse la tête, et la lance qui s’approche. Inconsciemment je tends ma poitrine vers ce baiser final. Je n’ai plus dans le cœur que le vide de ce monde, et bientôt ce fer brillant qui va m’offrir l’oubli. Spasmes, voiles d’ombre, je sens la chaleur d’un fluide réchauffer ma peau. Et doucement, usé jusqu’au fond de moi, avant de vous donner mon dernier souffle, je te vois, à genoux, au pied de mon calvaire.
Et ta main qui se tend, ultime cri d’amour.