dans l'armoire

embruns de rock

échevelé, avide
au milieu des accords
Jeudi 9 février 2006 4 09 /02 /2006 17:32

les sophoras dansaient sur l’onde frissonnante du fleuve

la moiteur faisait luire les peaux

et les guirlandes colorées des échoppes nocturnes

donnaient aux visages des reflets nacrés

sur le banc, je restais muet à contempler les grands stupas

posés sur les flancs oppressés de verdure des collines environnantes

c’est sur, Bouddha avait posé un doigt sur moi en cet instant de plénitude et de détachement

- tu veux un massage ?

elle était là, furtive dans l’ombre, agenouillée près du banc,

féline et sensuelle

ses cheveux d’encre comme des lianes inondant ses épaules

devant mon silence, elle vint s’asseoir près de moi

et sans mot dire glissa sa main en la mienne

deux enfants, deux cultures, deux solitudes

- tu es « farang » (1), n’est-ce pas et moi je suis Karen, je viens de la frontière birmane, je me suis sauvée quand mon père a voulu me vendre, je ne veux pas finir dans un go-go bar sous les yeux malsains de quelques américains ou allemands gorgés de whisky

je la regardais, ému, troublé,

elle paraissait si fragile et pourtant si forte de tant de souffrances et de pauvreté,

fuir la guérilla, fuir le marché des corps, fuir les heures infinies, dos courbé engluée de boue à repiquer le riz ou porter le bois

- viens !

je la suivis sans question, sans curiosité comme confiant

près du marché nous avons mangé un peu de riz gluant et quelques poissons séchés

de ce fourmillement nocturne s’échappaient des effluves d’épices et d’encens

mais pourquoi ces regards froissés à son encontre ?

j’ai repris mon sac à l’auberge et je me suis laissé entraîné

un touk-touk (2) nous a emmené à la périphérie de la ville loin du bruit et du béton

là ou l’eau remplace la route, ou le bambou et l’osier font office d’habitat

là ou la misère s’étend et prolifère

- je m’appelle Sao

elle semblait flotter, elle sautait de ponts en passerelles alors que j’essayais en vain de traverser ces obstacles liquides avec la peur au ventre de tomber dans cette eau croupissante et nauséabonde

la nuit était trouée de halots troubles dégagés par les bougies ou lampes à pétrole, et ce dédale de planches branlantes nous amène enfin chez elle

trois mètres carrés, sur des pilotis vacillants, les murs en osier tressé fins comme des parchemins et le coassement incessant des crapauds

elle s’est agenouillée, m’a offert l’unique couverture qu’elle avait et là jusqu’aux prémices de cette aube mordorée nous avons parlé, chuchoté, rêvé

l’échancrure de sa chemise laissait deviner la courbe brune de ses seins et une de ses jambes dépassait de son sarong tout de couleurs

oui elle était belle avec au fond des yeux cette tristesse fataliste de ceux qui ont vu et subi tant de combats

Sao, j’ai partagé quelques jours dans ce cloaque de misère et pourtant si plein d’enseignements, de leçons de vie, j’ai croqué la mangue au petit matin, t’ai vu te laver dans cette eau trouble et soigner ta peau de cette poudre blanche sensée te guérir, je t’ai vu m’offrir tout, c’était rien, tu n’avais rien, tes robes accrochées dans cette case aux relents de marécages et d’encens, les voisins aux yeux plein de gentillesse et de reconnaissance m’offrir une écrevisse vivante dont je ne savais quoi faire, un étranger sans appareil photo, juste un carnet et un magnéto

souvent quand la chaleur commençait à s’étirer nous buvions un thé en croquant d’étranges galettes brunes

le matin et le soir aussi, tu t’agenouillais derrière moi et me peignais les cheveux longuement

aucune femme ne me l’avait fait

mais pourquoi ces regards froissés à son encontre ?

un soir, une vieille toute de cuivre ridée aux stries épidermiques de sourires innées m’a bradé un dragon de cordes enchevêtrées et rigides

je t’ai regardé, j’ai dit je vais l’appeler Sao, comme toi, doux et fragile mais avec tant de défenses, de crocs hérissés  et de frissons tendus

oui tu étais deux

mon désir de te regarder, mon admiration platonique étaient tellement au-delà

ce soir là est venu, il fallait que je reparte, la dernière nuit à l’hôtel, me laver ôter de ma peau cette poisseur surannée

- viens

l’eau crépite derrière le rideau de plastique et c’est elle qui a peur, qui lâche ma main, il n’est plus le ronronnement raisonnant des crapauds, nous deux assis à contempler les ombres tremblantes de la foret sur l’onde glauque et figée

et puis le temps du désir

la découverte, le refus volontaire et partagé

toi, douce, tendre et attentive, c’est ton mélange d’homme et de femme qui te rends si parfaite qui me fait n’avoir jamais été aussi bien

on se regarde, on se sourit, on s’embrasse toute la beauté impossible de nous deux aux abysses de nos yeux

tu m’as brossé les cheveux ce dernier matin, tu as même voulu porter mon sac,

les vitres du train ont pleuré, elles sont toutes marbrées, une dernière fois qui défile, la jungle, les rizières, ces maisons de paille qui surplombent ces grands miroirs d’eau

je serre mon dragon de laine, je t’emmène Sao, on ne meurt pas chez toi on se réincarne, je te retrouverai

j’ai effacé de l’histoire mes flashes de mékong (3) et tes tubes de colle éventrées, j’ai enlevé mes tremblements et tes poumons qui saignent, j’ai gardé le goût des ananas et de tes lèvres, de ta main dans mes cheveux et la mienne aux vagues de tes hanches

le fleuve continuera de couler sous les sophoras

et l’image d’un banc sur la berge qui ondule

porte le souvenir, le temps et des pétales de cœur… 

 

(1)   français

(2)   tricycle motorisé faisant office de taxi

(3)   whisky local

Par daniel souhait - Publié dans : voyages - Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
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