diaphane 
bienvenue dans ce no man's land
ce transit de la vie vers le coeur
je la connais bien cette plaine picarde
terre de labour, de clochers et de bois
ici lorsque l’on ouvre le sillon c’est la mort qu’on y trouve
Beaumont-Hamel, Albert, Péronne et plus loin encore vers l’est
la charrue souvent bute ou fait ressurgir l’horreur du passé
obus d’ypérite encore tout chargés de leur venin, plaques militaires dernières traces du martyr subi, fusils rongés de rouille, grenades latentes
ici mes grands-pères ont donné de leur sang, les monuments aux morts sont patrimoine, anglais, sénégalais, chinois, canadiens viennent s’y recueillir
l’emblème de cet horizon si chargé d’absurde et d’histoire est le coquelicot, la seule plante ayant résisté au déluge de métal, de chair et de destruction
Sur le terrain vague, sale et malade, ou de l’herbe desséchée s’envase dans du cirage, s’alignent des morts. On les transporte là lorsqu’on en a vidé les tranchées ou la plaine, pendant la nuit. Ils attendent – quelques uns depuis longtemps – d’être nocturnement amenés aux cimetières de l’arrière. On s’approche d’eux doucement. Ils sont serrés les uns contre les autres ; chacun ébauche avec les bras ou les jambes un geste pétrifié d’agonie différent. (*)
le vent fait se plier les blés et les maïs comme une métaphore du temps
ils ne sont plus que cinq, témoins vivants de ce déluge de mort
cinq survivants, les yeux, le corps et le cœur toujours tatoués de déchirure, de douleurs et d’images terrifiantes
que pouvons-nous entrevoir de ces victimes anonymes, de ces gueules cassées, de ceux tués sciemment par l’ordre établi pour refus de combattre ?
Nous sommes là, tous les deux, cet homme et moi, à nous rapprocher et nous heurter sans nous connaître, montrés puis interceptés l’un à l’autre, en brusques à-coups par le reflet du canon ; nous sommes là, pressés par l’obscurité, au centre d’un cycle immense d’incendies qui paraissent et disparaissent, dans ce paysage de sabbat.
- On est maudits, dit l’homme. (*)
9 381 551 tués au combat, 23 148 975 victimes du carnage, la guerre des guerres, la Der des Der comme ils dirent, plus de 20 pays en conflit,
Messieurs, vous êtes les derniers savoirs d’un passé qui façonnera l’ère nouvelle, dans la tourmente et le feu, limites humaines, pouvoirs exacerbés, vos mains qui tremblent sont symbole de la fragilité de l’être et des aberrations qu’il porte, vos yeux le miroir de nos erreurs, votre voix l’écho du bruit des canons
je vous retrouve et vous lis au travers ces photos, ces carnets, ces lettres, vestiges échoués, échappés de nouveau à l’enfer des flammes
vous n’êtes plus que cinq
non vous êtes tellement nombreux…
(*) extrait du livre : Le feu / Henri Barbusse - 1916
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