dans l'armoire

embruns de rock

échevelé, avide
au milieu des accords
Dimanche 26 novembre 2006 7 26 /11 /2006 23:20

nous progressions depuis deux jours déjà, le petits groupe serpentait au travers les sentes tentaculaires qui nous absorbaient et semblaient ne faire de nous que de minuscules parasites
la jungle suintait comme nos peaux sous l'étoffe collante, ne pas faiblir, continuer de marcher jusqu'au prochain village
de la forêt dense soudain nous débouchions sur un plateau arraché à la végétation, lisière de boue ou quelques femmes, sarong relevé au genoux repiquaient le riz
un semblant d'air dans cette moiteur à plus de quarante degrés et soixante dix pour cent d'humidité
notre périple nous faisait longer la frontière birmane pour arriver à la pointe nord de la Thaïlande communément appelé triangle d'or et pour ce trek de sueur et de beauté nous avions deux guides : Cham et Nong
pourquoi ce regard croisé, cette complicité dans la différence, Nong et moi, pourquoi cette main tendue alors qu'à bout de souffle, j'atteignais enfin le faîte de l'obstacle sous la puissance salvatrice de Nong
des saillies stratifiées, sculptées au flanc de la jungle, gorgées de vert clair ondoyant et puis l'opacité d'enlacements végétals percée de veines bleues fumantes
séparées de quelques heures de marche, des ethnies, des cultures, des croyances différentes et la moiteur oppressante d'une nature dominatrice et presque vierge
ce soir là, ma couverture à peine sèche, la terre m'était douce derrière ce rideau d'osier, sculpté de bambous et le coassement incessant des crapauds comme berceuse nocturne
Cham avait pris sa guitare au jour couchant, nous bivouaquions, fatigue, mékong (whisky local), harassés et les yeux emplis d'émerveillement, le charme s'étirait au ronronnement nourricier du fleuve et de ses eaux lourdes, cuivrées comme la terre, argile en suspens
- tu vois, je viens de l'autre coté de la frontière, je suis karen, je n'ai pas de pays,
alors que nous étions enfants de cette terre birmane, nous devons subir, nous battre pour nous défendre, nous réfugier, d'ailleurs vous dites Myanmar depuis que Than Shwe vous l'a ordonné
l'éclatement sourd des mortiers se renvoie au travers les arbres
j'ai dormi, le groin humide d'un petit porcelet noir comme cette nuit m'a réveillé plusieurs fois, un nouveau copain
des demi tiges comme office de gouttières amènent en rigoles un mince filet d'eau transparente, illusion de frais en cette aube de brume déjà lourde, marcher, cet édredon de formes enchevêtrées et ces gorges ruisselantes arrachées à la glaise, la main courante chancelle et le tronc est humide, dessous le bouillonnement tiède d'une rivière bondissante, peureux et enivrés nous continuons d'avancer, l'autre coté est tout près, enfin le bout de ce pont qui tremble comme ma peur,
ce soir nous ne serons ni chez les Yao, les Lahu ou les Akha, non, nous serons chez Cham et Nong, quelques réfugiés installés là au plus profond de l'anonyme, tribu d'exilés, courageuse et anxieuse, la boue, la jungle ils connaissent mais ils vivaient paisibles avant d'être reniés
Nong aidé de son apprenti guide fait rouler les légumes et le riz au creux du wok et au fond de la marmite, l'eau frissonnante de la rivière bien que pure ne nettoie pas mais englue, épaissit la peau et le cheveu, puisse le maillot être sec demain matin
- tu vois, je viens du nord est de la Birmanie , depuis plus de quarante ans ils veulent nous éradiquer, en 90 ils ont fait des élections et comme ils avait perdu, la junte a annulé le vote et vous comme tous les autres n'avaient rien dit !
ses lianes d'encre qui lui glissent sur l'épaule et le muscle tendu et mes yeux baissés aux gouffres des siens, soudain porteur des horreurs et des erreurs de l'Occident, mais qui sommes-nous donc moralisateurs et aveugles quand nécessité ?

j'ai dormi encore cette nuit là aux vapeurs d'alcool de riz et de canabis, porté dans ma découverte par les voix de Cham et Nong et cette étrange sauterelle démesurée, posée sur une boite de coca qui nous paralyse et les fait se marrer
ce matin là, c'était le fleuve, unique énergie, porteuse et tourmentée, capricieuse mais reconnaissante, le quart de thé brûlant entre les mains, les flots arrogants sous les yeux, et quelques litchis comme croissant
le raft est tout de bambous, un mètre cinquante de large et cinq de long, on navigue à la perche et Nong se place devant, le courant est maître, un serpent alangui pendu à une branche observe immobile notre fébrilité, le tourment nous fait vaciller et soudain la chute
le tourbillon m'étouffe, je replis mes jambes et me laisse emporter, surtout ne pas heurter ces rochers orgueilleux qui défient le torrent et font les membres comme du cristal, j'émerge, mes poumons se soûle d'oxygène, le radeau virevolte, je m'y agrippe et la voix de Nong plus loin dans l'onde défaite
les enfants nous accueillent sur ce chemin de terre, j'évite une scolopendre torturée au fond d'une flaque verdâtre, jamais bienvenue aussi sincère, assis au fond de la case, le dessin, les gestes et les mimes comme unique langage, moi le farang (étranger) encore plus enfant que ceux  curieux et sereins qui m'entourent
- tu vois mon pays s'appelle Kawthoolei mais qui le sait ? Il y avait une voix dans ce pays pour dire et crier, contre l'armée et l'étouffement, juste une autre idée, la démocratie comme vous dites, elle s'appelle Aung San Suu Kyi, vous lui avez même donné le prix Nobel de la paix, elle est toujours enfermée, et vouée à l'oubli
l'éclatement sourd des mortiers se renvoie au travers les arbres
bien sur j'ai dormi, fatigué et repu d'images et de mots avec comme dernière vision celle de Cham et Nong chahutant avec les enfants au fond de cette nuit ouverte
Nong ne m'aide plus, je suis dans ses pas désormais, baragouine quelques mots qui le font sourire et chante sa chanson préférée, nous savons cette escale furtive mais inoubliable
et voilà que débouchent, là, sur la crête émoussée de la dernière colline, ce triangle d'histoire si nimbé de beauté et trois frontières invisibles que viennent trancher rivière et fleuve
- tu vois, en face c'est mon pays, la rivière Mae Sai le sépare d'ici et en s'offrant au Mékong va longer le Laos
ils se sont regardés, je les ai vu, fiers,
fuir pour survivre et abandonner de l'autre coté, l'autre bout de sa chair en refusant le sang, le combat est perdu et la multi nationale qui abreuve le régime rend la lutte vaine et condamnée à l'échec
plus tard, j'ai repris mon passeport, et dans une timide étreinte, j'ai dit au revoir à Nong et Cham, mes deux guides...

plus sur les Karens 

Par daniel souhait - Publié dans : voyages - Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
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Commentaires

merci pour Kawthoolei, ainsi que pour moi (nous ?) qui avons aussi besoin de penser dans les moments sombres que d'autres se battent durement.
Merci pour son peuple, qui ne se rend peut-être pas compte vraiment d'une situation complexe, et peut-être pas non plus de qui nous sommes/sommes pas, pouvons/pouvons pas, mais qui parle encore, à travers toi.
Bien mieux qu'un film...
Commentaire n°1 posté par Marie Gabrielle le 27/11/2006 à 14h57
merci Marie-Gabrielle, ma rencontre avec les Karens m'a beaucoup marqué, ils subissent actuellement un véritable génocide et comme toujours le silence complice du reste du monde...
Réponse de daniel souhait le 28/11/2006 à 12h00
La Birmanie, une beaute rare, des rubis exceptionnel, mais pas de resources essentielles, alors tout le monde se moque que ce soit un des regimes les plus durs de la planete...enfin presque tout le monde...Merci  :-)
Commentaire n°2 posté par Aude le 27/11/2006 à 17h42
si Aude, la Birmanie a des ressources qu'exploite de manière honteuse la société Total qui pour traverser le territoire Karen arrose largement la junte en place - l'intêret on le sait n'a pas de conscience...
Réponse de daniel souhait le 28/11/2006 à 12h07
Juste MERCI , pour eux , et tous les "eux" et pour nous.
Commentaire n°3 posté par dysis le 28/11/2006 à 10h10
nous sommes petits Dysis mais chaque grain de conscience et d'aspiration au meilleur fera peut-être un jour un autre paysage - je n'ai jamais revu Nong et Cham mais ils sont toujours en mon coeur et je les espère vivants...
Réponse de daniel souhait le 28/11/2006 à 12h15
Combien de temps s'est-il passé depuis ton voyage là-bas ? N'as-tu jamais reçu de nouvelles en direct ? Le site est un peu dur à parcourir, peux-tu alors en quelques chiffres, ou mots, nous amener plus loin dans le récit de leur Histoire.
Merci,
Commentaire n°4 posté par Marie Gabrielle le 28/11/2006 à 17h39
quelques années se sont écoulées depuis mon voyage et la situation s'est dégradée encore depuis, officieusement presque 50 000 morts en 2006 (source TF1) - Agoravox fait un bon résumé de l'histoire des Karens
Réponse de daniel souhait le 30/11/2006 à 11h24

Merci pour ce récit, il est bon de rappeler que dans certains pays, il n'y a pas que les beaux paysages de cartes postales mais que souffrent des milliers de personnes...


Bonne soirée Daniel


 


 

Commentaire n°5 posté par Laudith le 29/11/2006 à 17h50
et oui Laudith, trop de pays, les dictateurs ne font peur et suscitent l'intérêt que lorsque leur pays possèdent les richesses qui intéressent l'occident...
Réponse de daniel souhait le 30/11/2006 à 11h29
... c'est d'un cru !
Merci Daniel. Il est vrai que nos quotidiens sont emplis de chiffres auxquels nous nous raccrocherions comme à une liane (1 femme morte de maltraitance en France tous les trois jours). 122 par an.
Ici, 50 000.
J'ai entendu un jour sur la BBC une ex petite réfugiée de Palestine à Londres, résumant la situation de son pays par une invite nationale à la "fédération" (régime dit -), et puis s'expliquant... sur la valeur - encore une fois - accordée à l'être humain selon l'endroit qu'il habite, ou pas.
Je ne crois pas que cela doive nous faire peur, bien au contraire, le "genre de parole" de cette femme : il semble nous offrir un lieu de passage vers notre vie vécue pleinement, où repos est repos, latence est latence, oubli n'est pas jeu...
A neuf ans, j'ai ouvert "ma" porte à un réfugié (parents riches, mais le frère dont il portait le nom s'est fait fusiller en cueillant à l'arbre le fruit interdit) sino-cambodgien de 10 ans officiellement (15 en réalité), et je ne le regrette pas. J'ai un souvenir précis du "Centre " des réfugiés, de la Princesse et du Général (que je n'ai pas particulièrement aimés, mais qui ont fait leur - "job" ?).
Les gestes sont toujours simples...
Merci encore,
Commentaire n°6 posté par Marie Gabrielle le 30/11/2006 à 12h46

Récit poignant et émouvant! Je dois avouer que je ne connaissais pas le peuple Karens!
Cela me fait penser au peuple Hmongs encerclé dans la jungle depuis plus de 30 ans et exterminé par l'armée laotienne!
Et comme tu dis le silence et l'oubli complice du reste du monde.


Petite parenthèse Daniel, je t'ai envoyé un mail avec une musique de Afrocelt, tu ne l'as pas rerçu?

Commentaire n°7 posté par Tigwenn le 01/12/2006 à 08h28
les Peuls, les Jivaros combien sont-ils à perdre leur âme ou disparaître, savoirs et cultures qui nous seraient tellement profitables, nous sommes trop peu à garder les yeux ouverts...
oui Tigwenne j'ai bien reçu ton mail, je suis un goujat je suis trop long à répondre, mille excuses !
Réponse de daniel souhait le 02/12/2006 à 00h00
c'est un témoignage puissant que tu nous offres là, Daniel
ponctué de ces " tu vois"...
insistance à regarder, emporter dans tes yeux l'indicible...
j'ai senti sur ma peau la moiteur paysage
j'ai entendu le fleuve
les cr'aquements de la nuit
senti glisser la main sur le bambou matin
c'est très très beau
vivant et prenant.
Commentaire n°8 posté par Russalka le 01/12/2006 à 22h41
merci Viviane, je sais l'attachement viscéral que tu portes à ces cultures, ces ethnies, cette rencontre avec les karens et les peuplades voisines restera pour moi l'un des moments les plus forts de ma vie
Réponse de daniel souhait le 02/12/2006 à 00h10

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