dans l'armoire

sommes-nous ?

si tu ne hurles pas

personne ne croira

que tu as mal

 

 

 

 

 


quelques images

doucement ouvrir...

...l'espace de ce lieu,
de l'amour :
viens, deux coeurs, ta peau, tu n'es pas là,
des visages sur des coeurs :
la louve, Mira, Henri,
des mots qui tâtonnent :
tout seul, matin blême, humanomimes,
d'étranges promenades :
une rencontre, un parc, des larmes de pierre,
un peu de musique :
lola, keny, mick,
des images qui bougent : une cathédrale, un éléphant, du vent,
et ce monde qui s'emballe :
montségur, enfants du pire, jungle de sang,

entrez, vous êtes ici chez vous...


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Dimanche 26 novembre 2006

nous progressions depuis deux jours déjà, le petits groupe serpentait au travers les sentes tentaculaires qui nous absorbaient et semblaient ne faire de nous que de minuscules parasites
la jungle suintait comme nos peaux sous l'étoffe collante, ne pas faiblir, continuer de marcher jusqu'au prochain village
de la forêt dense soudain nous débouchions sur un plateau arraché à la végétation, lisière de boue ou quelques femmes, sarong relevé au genoux repiquaient le riz
un semblant d'air dans cette moiteur à plus de quarante degrés et soixante dix pour cent d'humidité
notre périple nous faisait longer la frontière birmane pour arriver à la pointe nord de la Thaïlande communément appelé triangle d'or et pour ce trek de sueur et de beauté nous avions deux guides : Cham et Nong
pourquoi ce regard croisé, cette complicité dans la différence, Nong et moi, pourquoi cette main tendue alors qu'à bout de souffle, j'atteignais enfin le faîte de l'obstacle sous la puissance salvatrice de Nong
des saillies stratifiées, sculptées au flanc de la jungle, gorgées de vert clair ondoyant et puis l'opacité d'enlacements végétals percée de veines bleues fumantes
séparées de quelques heures de marche, des ethnies, des cultures, des croyances différentes et la moiteur oppressante d'une nature dominatrice et presque vierge
ce soir là, ma couverture à peine sèche, la terre m'était douce derrière ce rideau d'osier, sculpté de bambous et le coassement incessant des crapauds comme berceuse nocturne
Cham avait pris sa guitare au jour couchant, nous bivouaquions, fatigue, mékong (whisky local), harassés et les yeux emplis d'émerveillement, le charme s'étirait au ronronnement nourricier du fleuve et de ses eaux lourdes, cuivrées comme la terre, argile en suspens
- tu vois, je viens de l'autre coté de la frontière, je suis karen, je n'ai pas de pays,
alors que nous étions enfants de cette terre birmane, nous devons subir, nous battre pour nous défendre, nous réfugier, d'ailleurs vous dites Myanmar depuis que Than Shwe vous l'a ordonné
l'éclatement sourd des mortiers se renvoie au travers les arbres
j'ai dormi, le groin humide d'un petit porcelet noir comme cette nuit m'a réveillé plusieurs fois, un nouveau copain
des demi tiges comme office de gouttières amènent en rigoles un mince filet d'eau transparente, illusion de frais en cette aube de brume déjà lourde, marcher, cet édredon de formes enchevêtrées et ces gorges ruisselantes arrachées à la glaise, la main courante chancelle et le tronc est humide, dessous le bouillonnement tiède d'une rivière bondissante, peureux et enivrés nous continuons d'avancer, l'autre coté est tout près, enfin le bout de ce pont qui tremble comme ma peur,
ce soir nous ne serons ni chez les Yao, les Lahu ou les Akha, non, nous serons chez Cham et Nong, quelques réfugiés installés là au plus profond de l'anonyme, tribu d'exilés, courageuse et anxieuse, la boue, la jungle ils connaissent mais ils vivaient paisibles avant d'être reniés
Nong aidé de son apprenti guide fait rouler les légumes et le riz au creux du wok et au fond de la marmite, l'eau frissonnante de la rivière bien que pure ne nettoie pas mais englue, épaissit la peau et le cheveu, puisse le maillot être sec demain matin
- tu vois, je viens du nord est de la Birmanie , depuis plus de quarante ans ils veulent nous éradiquer, en 90 ils ont fait des élections et comme ils avait perdu, la junte a annulé le vote et vous comme tous les autres n'avaient rien dit !
ses lianes d'encre qui lui glissent sur l'épaule et le muscle tendu et mes yeux baissés aux gouffres des siens, soudain porteur des horreurs et des erreurs de l'Occident, mais qui sommes-nous donc moralisateurs et aveugles quand nécessité ?

j'ai dormi encore cette nuit là aux vapeurs d'alcool de riz et de canabis, porté dans ma découverte par les voix de Cham et Nong et cette étrange sauterelle démesurée, posée sur une boite de coca qui nous paralyse et les fait se marrer
ce matin là, c'était le fleuve, unique énergie, porteuse et tourmentée, capricieuse mais reconnaissante, le quart de thé brûlant entre les mains, les flots arrogants sous les yeux, et quelques litchis comme croissant
le raft est tout de bambous, un mètre cinquante de large et cinq de long, on navigue à la perche et Nong se place devant, le courant est maître, un serpent alangui pendu à une branche observe immobile notre fébrilité, le tourment nous fait vaciller et soudain la chute
le tourbillon m'étouffe, je replis mes jambes et me laisse emporter, surtout ne pas heurter ces rochers orgueilleux qui défient le torrent et font les membres comme du cristal, j'émerge, mes poumons se soûle d'oxygène, le radeau virevolte, je m'y agrippe et la voix de Nong plus loin dans l'onde défaite
les enfants nous accueillent sur ce chemin de terre, j'évite une scolopendre torturée au fond d'une flaque verdâtre, jamais bienvenue aussi sincère, assis au fond de la case, le dessin, les gestes et les mimes comme unique langage, moi le farang (étranger) encore plus enfant que ceux  curieux et sereins qui m'entourent
- tu vois mon pays s'appelle Kawthoolei mais qui le sait ? Il y avait une voix dans ce pays pour dire et crier, contre l'armée et l'étouffement, juste une autre idée, la démocratie comme vous dites, elle s'appelle Aung San Suu Kyi, vous lui avez même donné le prix Nobel de la paix, elle est toujours enfermée, et vouée à l'oubli
l'éclatement sourd des mortiers se renvoie au travers les arbres
bien sur j'ai dormi, fatigué et repu d'images et de mots avec comme dernière vision celle de Cham et Nong chahutant avec les enfants au fond de cette nuit ouverte
Nong ne m'aide plus, je suis dans ses pas désormais, baragouine quelques mots qui le font sourire et chante sa chanson préférée, nous savons cette escale furtive mais inoubliable
et voilà que débouchent, là, sur la crête émoussée de la dernière colline, ce triangle d'histoire si nimbé de beauté et trois frontières invisibles que viennent trancher rivière et fleuve
- tu vois, en face c'est mon pays, la rivière Mae Sai le sépare d'ici et en s'offrant au Mékong va longer le Laos
ils se sont regardés, je les ai vu, fiers,
fuir pour survivre et abandonner de l'autre coté, l'autre bout de sa chair en refusant le sang, le combat est perdu et la multi nationale qui abreuve le régime rend la lutte vaine et condamnée à l'échec
plus tard, j'ai repris mon passeport, et dans une timide étreinte, j'ai dit au revoir à Nong et Cham, mes deux guides...

plus sur les Karens 

par daniel souhait publié dans : voyages

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