Diaphane
je la voyais dans la demi pénombre, son corps convulsé se tordre et ces plaintes longues et gutturales comme sorties du ventre de son âme parfois elle tâtonnait prenait le gobelet de plastique près d’elle et le trempait dans la casserole qui lui servait de fontaine et de crachoir, puis elle retombait lourdement, essayait de se couvrir en tirant les lambeaux de laine effilés qui lui servaient de couverture, c’était la nuit dehors toujours la nuit, le jour lui était un vague souvenir avant que les méandres bleutés de ses yeux n’éclatent en filets rougeoyants et n’aveuglent sa vue et son cœur, sur la planche posée sur deux briques et qui lui servait de bibliothèque je voyais les livres et les univers qui m’avaient fait me rapprocher d’elle, Ginsberg, Burroughs, Rimbaud, Watts, Gandhi, j’avance, je tâtonne, plus que deux piles, demain plus de musique, elle se crispe à nouveau, elle se cabre se tourne de moitié et sans même me deviner, elle vomit une bile cramoisie et cherche avec maladresse à ouvrir sa chemise comme pour happer le souffle nourricier qui la délivrera de cet asphyxie programmée, je rampe doucement, m’approche d’elle, attrape le petit magnéto et quelques cassettes et cherche sa main, dis tu m’entends, je suis là, je t’abandonne pas, tu m’entends ? à peine le ressac indigent d’une respiration en rade, je la voyais avant le venin, je la désirais, elle était lumière, plaisir, embruns de jouissance inondant mes errances, étoffe d’abandon au creux du vertige, plaisir encore, avant d’échouer aux abysses de ce squat comme cathédrale de souvenirs et prélude de linceul, je suis là, je te quitterai pas, un peu de bave moussante aux commissures des lèvres comme réponse ou sourire, avec peine je change la musique, tiens je te mets Janis je sais que tu l’aimes, tu lui ressembles tellement, j’ai froid dans ce corridor, ce putain de sas qui va te prendre je le sais et moi témoin amorphe et muet, je la voyais gravir ou descendre cet escalier de mort avec tous ces bouquets d’artifices perlés désormais comme horizon, je te vois encore nous battre avec la hargne du manque, piétiner tout l’amour, assoiffée de vide et de vite, je me penche vers toi, j’écarte le tissu, je veux ta peau même si elle ne frissonne plus, avec mon doigt je redessine tes aréoles, les imagine vibrantes et de soleil, j’y pose mes lèvres, tu bouges, tu as bougé, oui parle moi, ta bouche emmurée se tait juste un battement de paupières comme langage testamentaire, non me laisse pas, me laisse pas, j’ai senti ta main tenter l’ébauche d’une étreinte, d’un serment, j’ai senti aussi ce grand froid venir te prendre et m’arracher de moitié et là sur le plancher, cette seringue, cette cuillère, tes instruments de fuite…
musique : Janis Joplin / kozmic blues / in concert
oui, lapahasard, oui...merci
Dis Daniel, c'est toi qui a écrit ce texte ?
Il est très touchant...
bonjour Maya
oui c'est moi, lorsque j'écris des citations j'en indique toujours l'auteur, ton questionnement me fait plaisir - à bientôt
Ce qui te renvoies à ce que tu as entendu de la part d'un médecin responsable d'un service de désintox :"un toxicomane guéri est un toxicomane mort" ; ça c'est du vécu , d'où le choix de tenter de t'en sortir sans certains connards de toubibs ( et je suis du milieu) . Non , seuls ceux qui sont passés par là peuvent vraiment comprendre. Il est parfois plus "facile" de mourir
il m'est déjà arrivé, Dysis, dans cet espace virtuel de dire que les comms surpassaient le texte "source", tes mots suffisent, merci...et...
Vraiment très fort ce texte..
Il y a des mots qui ne peuvent naître que d'un vécu, c'est sûrement pour celà qu'ils sont aussi poignants...et vrais!
C'est beau et c'est terrible à la fois, comme la vie...
On reconnaît l'artiste à celui qui sait donner de l'émotion
Domi
merci Domi, elle erre certainement aux limbes d'autres paradis moins douloureux, c'est sur ?!...
Héroine,
un seul mot
Tant de sens...