Diaphane

rediff

elle avait attendu la nuit, la clôture qui ceinturait l’usine était cassée juste derrière l’entrepôt, elle l’enjamba et là sous une bruine froide et silencieuse, immobile, elle sentit le sel sur ses joues se confondre à la pluie
le grand parking était désert, crevé de cercles jaunes que laissaient choir les mats d’éclairage, pas une voiture, fini le temps du ronronnement des ateliers et le va et vient des camions de livraison accostés au quai comme d’étranges navires intemporels
doucement, dans la pénombre des façades, elle a contourné les deux grands bâtiments de fabrication pour atteindre le local d’entretien
elle s’appelle Léone, parole de ch’ti, le père crachait des lambeaux de poumons à chaque toux, trente années de mine, de poussière noire et de lutte, et si c’était pas le fond c’était l’étoffe, le textile, fallait bien faire un choix et nourrir le petit monde
Léone, elle avait connu le métier, celui à tisser, chuchotements des rouages, araignées de laine, la pendule et l’ouvrage au creux des mains,
elle était là devant la porte, tant d’années, tant d’âme déposée, ce geste tellement fait, soudain comme un délit, on était loin des braseros, des regards complices tout emplis de peur et d’espoir qu’ils savaient mort-né, le matin devant l’armoire de fer et ces deux portemanteaux, des regards comme un couperet au travers les mots, chacun sa merde, mais là le même vaisseau, le même naufrage, elle entre, traverse le vestiaire et arrive aux chaînes, oui, on dit comme ça, comme une étrange armée, figée, les machines, handicapées, sans hommes pour les animer, cimetière de métal sans mémoire, sans conscience
elle revoit le contremaître, sa peur, son humanisme muselé, la première réunion avec le grand patron, il est des impératifs économiques qui exigent pour la survie de l’entreprise des mesures contraignantes et indépendantes de notre volonté
elle s’est approchée de son métier, elle n’a jamais voulu dire machine, elle était oiseau blessé, muette et timide, la main glisse sur ce battement d’acier désormais sevré,
Léone, elle connaissait l’outil, l’avait vu évoluer, la machine va asservir l’homme et la voilà maintenant pliée, agenouillée devant cette dépouille d’acier qui ne la nourrit plus, l’avoir combattu comme pressentiment, et là aux échos de sanglots, plus de tissus roulés pour amortir le cri, vous comprenez la conjoncture rend nos coûts trop élevés, il nous faut faire face à la concurrence, soyez surs que nous ferons tout ce qu’il est possible
elle s’est relevée doucement, ces fantômes trapus, ces allées grises, terrassée, abandonnée soudain pauvre elle est partie, courbée comme les machines, drôles de stèles pour un triste cimetière
Léone en revenant s’est accrochée à la clôture et s’est retournée cinq fois…

Dim 3 mai 2009 9 commentaires

tout s'en va
tout disparait
métiers expatriés
vies volées
errances
la sobriété de ton texte fait emmerger l'émotion et on imagine toutes les Léone trahies et meurtries pas l'économie folle et l'abscence de vrais choix.
Annick SB - le 16/01/2007 à 07h42
merci Annick, tu n'as hélas que trop raison, les mines et le textile me touchent beaucoup, ce furent notre grandeur et au delà de la paupérisation qui s'abat en masse, c'est aussi notre patrimoine, notre histoire et notre savoir-faire qui disparaissent 
quelque part en Chine, s'en réjouit-on ?
daniel
A travers ces étapes, le fil court entre les mains de Léone, cependant, je n'en comprends pas la fin, que je visualise trop violente, un peu comme fusillée ?
Marie Gabrielle - le 16/01/2007 à 08h38
oui, c'est cela, fusillée, c'est cela...
daniel
Combien de Léone sacrifiées ainsi
au rendement
combien qui n'auront pas eu la force de se retourner.

Ton texte me donne le frisson, Daniel
car ma soeur a traversé cela...
Russalka - le 16/01/2007 à 10h19
pour elle, pour ce qui ne devrait être acceptable, ces drames comme des couperets !
daniel
Triste histoire et ça touche tellement de personnes! Combien d'usines ont fermé leurs portes en France et sont parties s'installer à l'étranger? Flodor, lu, danone, moulinex, thomson..............Les patrons ne font jamais assez de bénéfices et veulent toujours plus au détriment de pauvres gens qui ont bossé toute leur vie et souvent depuis leur plus jeune âge!
Tigwenn - le 16/01/2007 à 15h10
partout, tigwenn nous le savons, homme à homme au lieu de homme pour homme, toujours l'exploitant, l'exploité...
daniel

Texte très fort :il prouve qu'on ne sait jamais assez ce qu'on croit savoir,(qui nous importe)


(J'ai vécu 2 ans dans le Nord, où je vais souvent, mais Leone a beaucoup de soeurs et de frères dans d'autres régions)

mireille - le 16/01/2007 à 15h58
hélas Mireille, il y a trop de Léone sous toutes les longitudes, tu n'as que trop raison...
daniel
Merci, Daniel, de ton commentaire. Je suis heureuse de découvrir ton blog, et espère pouvoir y revenir ; car en ce moment je n'arrive même plus à m'occuper du mien...
Valentine - le 16/01/2007 à 21h38
alors à tout de suite Martine, ça me laisse le temps d'aller fouiner chez toi
daniel

Comment fais-tu pour rester diaphane avec un si riche et joli Blog?


@++sur mes rivages

elgreco - le 17/01/2007 à 07h46
voilà une bien belle visite moi qui découvre tes brumes voyageuses pour habiller peut-être cette folle transparence, il est tellement de beaux départs
daniel
texte bouleversant, merci
céleste - le 17/01/2007 à 21h52
Cette écriture est magnifique!
Hurlée toute en pudeurs....
Ut - le 12/09/2009 à 16h48
cette écriture de bave et de désespoir que tu sais toi aussi Ut si bien transmettre, tous ces destins mourants loin du CAC 40 et des médias, ces vies cassées promises à la misère, nous sommes tellement fragiles au bouclier des nantis,
je t'embrasse et nous souhaite de passer au travers...
daniel